Par robert.ngono.ebode | Mercredi 16 décembre 2009 | Le Messager
Assis par petits groupes, les commerçants du marché central de Douala, l’ancien marché Lagos, ne comprennent pas ce qui leur arrive. Ils supputent encore sur les véritables causes de l’incendie qui a ravagé leurs boutiques. Dans les bâtiments, tout est presque consumé. Certains de ces propriétaires, croyant encore en un miracle, tentent désespérément de sauver quelques maigres marchandises et quelques étables déjà noircies par la fumée. Des voleurs de fortune s’introduisent dans ces magasins, à la recherche de quelques pièces d’argent ayant survécu aux flammes. Ils fouillent les décombres, retournent les tas de cendre. Impossible d’identifier la couleur des murs et autres effets se trouvant à l’intérieur des bâtiments sinistrés. Tout est noir, puisqu’il n’y a pas d’énergie électrique ici depuis près d’une semaine pour certains, et deux semaines pour d’autres. Les forces de sécurité veillent néanmoins afin d’éviter des débordements de la foule et des exactions. A l’extérieur, c’est la consternation totale. La foule, de plus en plus compacte, surchauffe l’atmosphère. La tension monte face à l’incapacité de toutes les unités d’intervention qui se sont données rendez-vous pour éteindre les flammes.
Des sapeurs pompiers à l’unité d’incendie des aéroports, en passant par l’unité du Port autonome de Douala, les voitures de la police anti-émeute, ainsi que celle de la Communauté urbaine de Douala, aucun assaut véritable pour barrer efficacement la route aux flammes en furie. Même les sapeurs pompiers venus avec la voiture échelle ne feront pas mieux que les autres. Les flammes continuent allégrement leur course. Et pour montrer leur victoire sur ces hommes de « feu », deux parmi eux seront touchés et renvoyés pour des soins. Les commerçants tombent évanouis par dizaine à la vue des ravages causés par les flammes. Des centaines de personnes sont en larmes. Des appels au secours fusent de partout. Les milliers de personnes qui ont accouru sur les lieux n’ont plus que leurs yeux pour vivre le spectacle ahurissant, orchestré par les flammes qui atteignent la dizaine de mètres de hauteur. Une épaisse fumée noire, rouge blanchâtre et même grise, envahit les lieux, donnant l’occasion aux pickpockets, les voleurs à la tire, d’accomplir leurs basses besognes.
Impuissance
Selon les informations recueillies sur place, les flammes se seraient déclenchées autour de 13 heures. «Cela a commencé comme un jeu. Les gens ont commencé à crier au feu, au feu. On a cru qu’ils blaguaient et l’appel de détresse a été pris à la légère. Mais c’est quand la fumée a envahi le premier bâtiment que nous avons compris que c’était vraiment sérieux », raconte un commerçant dont la boutique a brûlée. « Le feu au début était difficilement localisable, puisqu’il y a eu plusieurs foyers de feu à la fois, plus de cinq. On ne savait pas exactement par où il fallait commencer », explique un policier retrouvé sur les lieux. En effet, dès le déclenchement de l’incendie, aucune mesure véritable, sinon des camions d’intervention avec de l’eau pour éteindre les flammes. La tâche est d’autant plus compliquée que le marché central de Douala, aux dires de certains commerçants, ne dispose pas d’eau. Même les bouches d’incendies sont bouchées. L’eau apportée dans les camions d’intervention ne rend pas satisfaction. Les camions sont obligés de faire des navettes pour s’approvisionner en eau. Et pendant ce temps, les flammes gagnent en importance et continuent leur ravage. C’est finalement au niveau du carrefour Anatole qu’une vanne de la société de distribution d’eau sera ouverte afin d’alimenter en eau pour l’intervention. Ces opérations s’effectuent près de deux heures après le déclenchement de l’incendie.
Lorsque nous quittions les lieux, plus de quatre heures de temps après, les flammes continuaient leur avancée et n’étaient toujours pas totalement maîtrisées par les unités de secours. Pour l’instant, l’origine des flammes n’est pas encore officiellement déterminée. Mais certaines indiscrétions font état de ce que l’incendie serait provoqué par le courant électrique. « Depuis près d’une semaine, nous sommes sans courant ici au marché central. L’intérieur des bâtiments étant obscur, chacun a commencé à se débrouiller comme il peut pour tirer le courant dans les habitations qui sont aux alentours. Ces branchements se faisaient sans normes et de manière anarchique. Nous avons demandé à ces commerçants d’attendre que le courant revienne. Ils n’ont pas voulu comprendre », commente un commerçant presque dans des larmes. Et une commerçante de renchérir : « depuis presque trois jours, il y avait des risques d’incendie. Les installations hasardeuses qui ont été faites laissaient jaillir des étincelles. Parfois, ce sont les commerçants eux-mêmes qui faisaient ces installations, alors qu’ils ne connaissent rien de l’électricité ».
Courant électrique
En attendant la détermination réelle des causes de cet incendie, force est de constater que les dégâts et les pertes sont énormes. « Au cours du mois de décembre, c’est là que nous réalisons de bonnes affaires. Plusieurs commerçants contractent des prêts auprès des coopératives et les remboursent une fois les fêtes de fin d’année terminées. Moi-même, j’ai emprunté 400 millions de Fcfa dans une coopérative et j’ai acheté la marchandise. Je n’ai même pas encore commencé à rembourser et tout a brûlé. Je ne sais pas comment je vais faire », raconte Bertrand, les yeux larmoyants. Pour lui, il a tout misé sur ces fêtes de fin d’année et y a mis tous ses avoirs. Son voisin, qui a utilisé les mêmes méthodes, a également vu toute sa marchandise partir en fumée. Mais lui, il a choisi la voie la plus facile. « Au moment où les flammes menaçaient déjà nos rayons et que nous avons compris que nous ne pouvions plus rien, j’ai décidé de sortir du bâtiment. Lui, il m’a dit qu’il ne sortait pas. Et que si ses marchandises devaient brûlées, il brûlerait avec elles. Et depuis, j’appelle sur ses téléphones, il est resté jusque-là injoignable », relate toujours Bertrand.
Une dame que nous avons rencontrée s’enroulant par terre, déclare avoir perdu une marchandise qu’elle a apportée vendredi de la semaine dernière, d’une valeur de 250 millions Fcfa. D’autres commerçants et personnes rencontrées sur les lieux déclarent également n’avoir aucune nouvelle de leurs proches restés à l’intérieur du bâtiment, essayant comme ils pouvaient, de sauver quelques effets qui pouvaient encore l’être. Quant aux commerçants, ils estiment des pertes à plusieurs dizaines de milliards de Fcfa, au regard de l’importance que revêt ce marché, et surtout la période de fin d’année où plusieurs ont investi dans des achats.
Aucune disposition
A l’heure actuelle, aucune disposition pratique pour les personnes sinistrées n’a été prise, aucun commerçant n’ayant souscrit une police d’assurance tout risque. La présence des autorités administratives de l’arrondissement de Douala 2ème, des collaborateurs du gouverneur de la région du Littoral, du délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Douala, et de plusieurs officiers supérieurs de l’armée, n’a rassuré personne sur l’issue de cette catastrophe où chaque partie saura tirer partie de sa responsabilité. On se souvient que c’est dimanche dans la nuit vers 22 heures que les éléments de la Communauté urbaine de Douala ont entrepris de démolir les étalages de certains commerçants qui occupent les emprises de la route. Bien avant cela, c’est le concessionnaire de ce marché qui se retrouve devant la barre pour une histoire d’une trentaine de millions de Fcfa qu’il avait voulu remettre au délégué du gouvernement. Pendant ce temps, cette concession est fortement contestée et la mairie de Douala 2ème qui réclame sa gestion, se disant mieux outillée pour le faire qu’un particulier.
Faut-il le rappeler, le marché central de Douala est un véritable mastodonte en Afrique centrale. Plusieurs commerçants des pays de la sous région viennent s’y approvisionner. C’est un marché qui générerait, selon un audit commandé, près de 100 millions par mois au concessionnaire. Il reverse 20 millions Fcfa à la Communauté. Ce qui, tout naturellement, suscite beaucoup d’appétits.
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