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Cinquantenaire des indépendances: Un camerounais écrit à Nicolas Sarkozy (1ère partie)

Par lemessager | Mardi 2 février 2010 | Le Messager


Monsieur le Président,

En cette année 2010 où votre pays célèbre le cinquantenaire des indépendances des pays francophones de l’Afrique subsaharienne, vous me permettrez de m’associer à vous, pour vivre avec vous un événement que vous voulez pour le moins important dans les annales de votre République.

Qu’il me soit donnée cette opportunité que je sais si exceptionnelle pour celui qui est né dans la foulée des indépendances, dans un pays qui n’est certes pas historiquement le parfait modèle de votre orfèvrerie coloniale, mais qui n’en est pas moins représentatif de la cohorte des tragédies à l’actif de votre République impérialiste. Ici, l’espérance de vie est d’à peine cinquante ans, et ce après cinquante années dite d’indépendance. Alors je n’ai aucune illusion quant à la probabilité de pouvoir vivre la célébration de l’année du centenaire des indépendances, que j’imagine déjà bien plus grandiose sur les décombres de vos [ex]colonies d’Afrique subsaharienne alors rendues au terme de leur funeste processus de déliquescence.

A en juger donc par le sens donné à l’événement, Monsieur le Président, il n’y a aucun doute que pour vous et votre République, il s’agit bien d’un événement heureux ; un événement pendant lequel, comme l’a affirmé l’un de vos fidèles émissaires dont les ignominies dans les Tropiques ne font guère l’ombre de mystère, vous voudrez, en partenariat avec les quatorze pays africains qui ont été indépendants en cette année 1960, réaffirmer, assurer, renouveler en quelque sorte, la relation spécifique, unique entre la France et ces pays d’Afrique. Autant dire que pour vous et votre République, les indépendances des pays francophones de l’Afrique subsaharienne restent résolument une consécration, digne de fierté nationale et d’honneur républicain. Il s’agit donc à tout le moins, d’un événement positif !

Ma décision de vous écrire aura connu une gestation des moins triviales. Elle procède en vérité d’une quête engagée de sens et de justice en laquelle j’éprouve résolument foi, malgré l’immensité de mes incertitudes face à la réalité du désastre. Et cependant, aussi immenses soient mes incertitudes, je reste ici dans l’esprit d’une conviction unanimement partagée non seulement des valeurs qui nous sont communes, celles qui adhèrent aussi bien à votre Conscience qu’à la mienne, mais aussi et surtout de vos idéaux républicains eu égard à votre qualité de Chef d’Etat et de surcroît, celui d’une éminente puissance mondiale dont l’expression diplomatique influe assurément sur bien des destinées de par les continents. Dans cet ordre d’idée, Monsieur le Président, j’ose croire d’ores et déjà que vous me reconnaissez la légitimité de chercher justement à comprendre en quoi les indépendances de vos [ex]colonies d’Afrique subsaharienne constituent-elles pour votre République, un événement positif. Et à ce titre, je ne vois cependant de mon bien modeste statut de simple citoyen natif de l’une de vos [ex]colonies d’Afrique subsaharienne, meilleure adresse que la vôtre. En tout état de cause, je vous sais déjà gré du privilège et de l’honneur que vous m’accorderez, ce privilège et cet honneur de parcourir ces lignes qui vous sont ouvertement destinées… Que célébrez-vous, Monsieur le Président ?

La colonisation française par les maux

Il y a plus d’un siècle, d’abord pour des questions idéologiques [aux fondements essentiellement racistes], ensuite pour des raisons économiques et politiques, vos devanciers ont conçu et mis en œuvre une entreprise de colonisation de l’Afrique subsaharienne, court-circuitant ainsi les pas de vos aventuriers qui, eux, avaient trouvé là ces lieux naturels et magiques, où la vie conservait encore cette quintessence des origines déjà perdue outre-Méditerranée. Année après année, la flamme ainsi allumée, a été continuellement entretenue par ceux-là mêmes qui sont désormais rentrés dans la postérité républicaine à la faveur du génie qu’ils ont su consacrer à la cause impérialiste de leur pays, la France. Ils font pour ainsi dire partie de la longue liste des héros de votre République. Au cours de la campagne de colonisation ainsi menée par votre pays, de vastes opérations armées dites de pacification ont souvent été orchestrées, et comme vous le savez, Monsieur le Président, vos héros ont été intraitables envers ceux qu’ils considéraient bien sûr des « races inférieures » ; sur lesquelles eux les « races supérieures » se savaient investies entre autres, d’un devoir supérieur de civilisation. Ainsi sous la houlette d’une Administration coloniale toute acquise à la sinistre doctrine de votre pays déjà affûté aux [immondes] exactions dignes des plus tragiques des barbaries, d’immenses étendues balkanisées indépendamment de tout bon sens, furent placées sous la tutelle des seuls intérêts politique et économique de la République. Aussi la République avait-elle pris le soin d’implanter dans ses territoires annexés, les plus patents des travers rédhibitoires propres à elle, dont la lourdeur des structures administratives, la pompe pouvoir, la théorie plutôt que l’efficacité. Et c’est bien ainsi qu’auront été semés les fondements affairistes de la nébuleuse Françafrique que vos devanciers de la Ve République et vous-mêmes, mandat après mandat, entretenez avec une certaine ingéniosité.

Au Cameroun dont je suis issu, tombé[1] comme fatalement dans l’escarcelle de la République à la suite de la victoire sur l’Allemagne lors de la première guerre mondiale, la pacification aura finalement viré comme vous le savez, à une campagne d’extermination. Sagaie contre armes automatiques, à grand renfort du napalm. Au cœur de l’horreur dans toute sa splendeur, un vrai génocide digne de l’hitlérisme, Monsieur le Président ! Les statistiques les plus prudentes font état d’un million de morts ! Et la liquidation systématique de ceux que vos héros désignaient si péjorativement nationalistes, tout aussi poursuivie après l’indépendance, aura connu un niveau des plus vertigineux… Nelson Mandela est comme vous le savez, une personnalité mythique, un authentique combattant de la liberté, une légende politique des plus adulées de par le monde, y compris par votre pays où bon nombre d’édifices publics portent d’ailleurs [opportunément] le nom. Je n’ose cependant imaginer le sort qui lui aurait été réservé s’il était né camerounais, gabonais, ivoirien,…, tchadien ? Combien de Nelson Mandela francophones votre pays dit des droits de l’Homme aura vite fait de réexpédier vers l’au-delà, tels de vulgaires pacotilles ? Et d’ailleurs, qu’est-il advenu à Dulcie September dont le malheur aura probablement été de croire si naïvement qu’un dignitaire de l’ANC était en odeur de sainteté dans votre pays ? Est-ce un hasard qu’elle ait été assassinée au moment même où elle y enquêtait sur une scabreuse affaire de trafic d’armes entre la France et l’Afrique du Sud Apartheid. Et pendant qu’on y est, Monsieur le Président, quid de l’enquête sur son assassinat ?

A un camarade français qui me rappelait que nombreux sont ces édifices publics portant le nom de Dulcie September en France, je lui assurai douter fort que l’intéressée s’en réjouisse de là où elle se trouve. Ce qui eut don de le figer dans une apparente contrariété.

— Il me semble que Houphouët&Cie méritent bien plus honneurs et reconnaissances de la République, non ! ajoutai-je.

— Beuuuh, ce n’est pas logique, Badiadji ?

— Ah bon ! rétorquai-je promptement. Quelle est donc, enchaînai-je, cette logique qui voudrait que la mémoire de Dulcie September soit honorée par la République et pas celles des Houphouët&Cie qui ont pourtant avec exemplaire dévotion consacré leurs vies justement aux attentes entières de la République ?

Après un instant d’hésitation, il finit par me confier que Dulcie September incarnait admirablement les valeurs chères à la République.

Et c’est bien le cas de le dire, Monsieur le Président !… Pauvre Dulcie ! L’Hexagone — et non contre toute attente, l’Afrique du Sud de Pieter Botha — aura été son enfer à elle, ici-bas. Et ces édifices baptisés en son nom ne seraient, contrairement à toutes les apparences, rien d’autre qu’autant de crucifiements de la combattante de la liberté tombée avec les honneurs sur le champ de bataille, coupable pour ainsi dire d’ »incarner admirablement les valeurs chères à la République. Autant dire en somme qu’il ne s’agirait là de rien d’autre que l’expression de ces tragédies dignes des sens indolents, qu’aucune des civilisations véritablement soucieuses des valeurs fondamentales de l’humanité ne se risquerait à une quelconque culpabilité, encore moins à une entreprise obstinée de tartufferie sinon d’illusionnisme, plutôt que magnanimité de pardon et de repentance.

A l’évidence, la République éprouve que mépris et dédain à l’endroit des Africains engagés contre ses exactions dans les Tropiques. Elle rebute l’idée même d’une Afrique francophone émancipée et prospère. Un intellectuel africain n’a droit au mérite et à la reconnaissance que si ses idées ne sont guère hostiles à la Françafrique et, plus généralement, aux visées impérialistes de l’Occident. Et quoi de plus révélateur de cette vérité que la Littérature francophone, Monsieur le Président ? Comment donc ne pas s’interroger sur la grande émancipation de la Littérature anglo-saxonne d’Afrique, et surtout le contraste saisissant avec la Littérature francophone plutôt relativement sinistrée ? La prééminence mondiale de l’anglais sur le français n’est certainement pas la raison, Monsieur le Président. Je m’interroge notamment sur le sort que votre pays dit de lumière a toujours su réserver aux écrivains engagés issus de ses [ex]colonies d’Afrique. Et je constate surtout que s’ils n’ont pas été clairement combattus, à l’instar de Mongo Beti en son temps, ils sont curieusement confinés en quarantaine médiatique. Je parle bien entendu, Monsieur le Président, de ces écrivains qui ont pu réchapper au diktat de vos entreprises d’édition, et surtout celles dites de renoms qui sont très probablement assez scrupuleuses quant au respect de la sacro-sainte doctrine coloniale de votre République. A l’image d’une famille au sein de laquelle les membres de la fratrie se marieraient entre eux, nul doute que sur le plan idéologique, l’Edition française cultive avec un certain succès les ingrédients de la pensée unique et doctrinaire qui mènent inexorablement à son appauvrissement génétique. Ainsi les écrivains africains qui aspirent à la gloire de l’écriture doivent renier leur Conscience intellectuelle au profit des écrits aseptisés où, cloisonnés dans l’exercice de la diversion, ils sont également tenus dans le pur esprit de l’art pour l’art, à sculpter les belles phrases à dessein de contribuer à l’effort de guerre dont a piteusement besoin la langue française, en prise avec la déferlante du Tsunami culturel de la mondialisation.

Par une matinée, quelques années après mon retour au Cameroun au terme de mes années d’études supérieures dans votre pays, ces années riches d’enseignements dont un sacré privilège m’a d’ailleurs été donné de consigner dans l’un de mes récits, j’avais rencontré une dame, la bien nommée Henriette Dikosso, une mémoire vivante de l’épopée coloniale alors au crépuscule de sa vie si exceptionnellement longue, dans l’un de ces faubourgs malfamés et faméliques de Douala comme il en prolifère désormais. Sans s’encombrer d’une quelconque hésitation, la nonagénaire qui me livrait ses souvenirs coloniaux, me fit état sans détour de sa préférence pour les Allemands. Même si eux aussi tuaient nos héros, m’avait-elle confié, au moins construisaient-ils routes et ponts… A examiner l’état du Cameroun à l’orée de son indépendance supposée, Monsieur le Président, je me dis qu’au moins sur le plan infrastructure, elle n’avait absolument pas faux, Madame Dikosso. A part je ne sais quoi qui n’existait déjà pas, à part main basse sur ce qui était aussi désigné port et aéroport dont on connaît l’efficacité pour les produits miniers et agricoles, ainsi que pour va-et-vient des dignitaires de l’Administration coloniale aussitôt mués en coopérants au lendemain de l’indépendance supposée, à part ces taudis poussiéreux pour la louange de la langue française, à part ces caricatures d’hôpitaux où seules les chambres froides paraissent à même de justifier la mesure standard de leur fonction, à part quelques bretelles moyenâgeuses supplémentaires, et à part monuments à la gloire des héros de la République, pas grand-chose visiblement en quarante ans environ de mise sous mandat puis de tutelle du Cameroun, contre trente années environ de protectorat allemand. Et d’ailleurs, pour ce qui est de monuments, la série semble bien se poursuivre au goût de la République, bien après l’indépendance ! Puisqu’en 2007, j’ai eu à découvrir comme bien des Camerounais avisés, une stèle estampillée à la Croix de Lorraine, érigée sur l’une des places huppées de la ville de Douala. Tout un symbole !

Les indépendances !

Anticipant sur les impondérables insurrectionnelles comme il savait si bien le faire, après avoir vainement réprimé dans une singulière violence toutes les velléités d’émancipation de ses colonies, faisant de victimes par centaines de milliers, le Général de Gaulle, dont vous vous réclamez, cède aux sirènes des indépendances, mais non sans avoir conçu et mis en branle ce sinistre système qui perdure et qui va désormais de paire avec la Ve République. Il a su détecter les indigènes les mieux à même d’intégrer la doctrine coloniale de la République et en faire des disciples assermentés. Piteusement acquis à la cause de la République, ces derniers partageront désormais avec elle la rente liée à la dette — pudiquement ou plutôt, cyniquement appelée « aide au développement » — et au pillage des ressources naturelles, des accords de coopération économique, financière et monétaire [en plus d’accords politiques, militaires et de défenses], ainsi que des accords sur les matières premières dites stratégiques ; engageant de facto des peuples innocents dans une sinistre dynamique de tragédie faite de misère, de médiocrité et d’abrutissement. La mayonnaise avait superbement pris ; le colonialisme mutait pour ainsi dire allègrement en néocolonialisme. Ainsi naquirent et prolifèrent sous suprême onction de la République, des régimes fantoches et diaboliques, ces dictatures des plus pernicieuses et des plus progrécides que votre pays dit des droits de l’Homme n’aura eu de cesse de parrainer au sein du concert dit des Nations, alors même que les populations dans leurs écrasantes majorités, ploient tragiquement sous le poids des misères des plus inconcevables des esprits dotés d’un minimum de sens civilisé. Votre pays apparaît à l’évidence comme étant le fidèle allié de ces régimes fantoches et despotiques, qu’il entend ainsi perpétuer obstinément. Et nouveauté des nouveautés, pour s’assurer les meilleures garanties de continuité, il a été instauré le concept de la succession génétique communément appelée succession dynastique. Le népotisme reste un exercice très français, c’est bien connu là-bas en Occident. Pas étonnant si les [ex]colonies subsahariennes de la République en font pratiques de prédilection. A en juger par les raccourcis que vous vous démenez sans retenue à ménager à votre bien adulé chérubin, Monsieur le Président, l’on comprend assez aisément les certitudes qui animaient le Prince du Gabon alors même que ce dernier s’engageait dans une épreuve électorale pourtant annoncée des plus tumultueuses et des plus incertaines… En somme, Monsieur le Président, ce n’est certainement pas un hasard si les sociétés francophones d’Afrique restent relativement les plus rétrogrades du continent, foncièrement antiélitistes. Les historiens estiment classiquement que la colonisation française n’a pas su former une véritable élite capable de gouverner les pays après l’indépendance, contrairement à la colonisation telle que réalisée par les Britanniques. Je dis non. Je m’inscris résolument en faux contre de telles flibusteries mémorielles. En vérité, Monsieur le Président, la colonisation française n’a jamais éprouvé la moindre volonté de former une quelconque élite capable de gouverner les pays après ces indépendances qui ne l’étaient bien entendu que de façade. Une authentique farce !

Badiadji Horretowdo

Ecrivain/romancier

© BH/janvier 2010

Email : contact@horretowdo.com

Site web: www.horretowdo.com




 

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