Xavier Messè | Mardi, 02 Mars 2010 | Mutations |
Ainsi, à peine installé en janvier dans ses fonctions de gouverneur de la Beac, Lucas Abaga Nchama a honoré l’invitation à lui faite par Christine Lagarde, ministre français de l’Economie et de Finances, et par Christian Noyer, gouverneur de la banque de France. Ces deux personnalités qui n’ont pas digéré la mise à l’écart du postulant Alexandre Barro Chambrier soutenu par la France à ce poste, se sont néanmoins pliées à la décision des chefs d’Etat de la Cemac qui lui ont préféré ce ressortissant de Guinée Equatoriale. La France a fait ses recommandations : elle demande de décongestionner le personnel pléthorique ; de revaloriser les salaires des cadres supérieurs pour les rapprocher de ceux des directeurs centraux ; d’appliquer une gestion transparente, de créer un organe de contrôle placé sous la tutelle du conseil des ministres en charge de finances de la zone.
Ces recommandations que la Beac ne considère pas comme des “injonctions”, mais comme des “avis”, seront soumises dans prochains jours au conseil d’administration de cette institution qui se tiendra très probablement à Douala. On ne doute pas un seul instant que ces recommandations françaises constitueront l’essentiel de ce conseil d’administration, tout comme elles seront globalement adoptées. Elles seront ainsi le deuxième élément significatif, après celui consistant à désigner de façon rotative et par ordre alphabétique des Etats, les gouverneurs de la Beac. Cette dernière manche de réformes démontre à n’en plus douter, l’influence si non la main mise de la France sur les banques d’émission de l’espace francophone d’Afrique.
On ne peut penser autrement : depuis 1972 à la création de la Beac, l’Etat français avait exigé des Etats de l’Union douanière et économique des Etats de l’Afrique centrale de l’époque, ancêtre de la Cemac, d’ouvrir un compte d’opérations à la banque de France ; cela était une condition pour que le franc Cfa soit soutenu par le franc français dans ses transactions hors zone franc. Aujourd’hui, avec les différentes fluctuations consécutives aux dévaluations ou à la création de la monnaie Euro, ce compte d’opération dispose de 1.300 milliards de francs Cfa ; ce dépôt ne rapporte que 3% par an à la Beac, contre 18% qu’il aurait pu générer dans d’autres places financières internationales.
En raison du soutien face aux devises étrangères et à la convertibilité sans limite que la France rassure au Cfa, la contre partie qu’elle exige apparaît toujours comme un chantage. Ce soutien est cependant loin d’être un acte de bienfaisance ou de philanthropie. Paris est le premier bénéficiaire dans ses échanges commerciaux avec ses anciennes colonies d’Afrique ; ses entreprises établies dans cette aire économique, rapatrient à satiété vers l’Hexagone de colossales sommes d’argent, fruit de leur production. Dans cette convertibilité sans limitation, ce ne sont pas les Etats africains qui gagnent, au contraire.
Que la banque de France exige plus de transparence dans la gestion, plus de rigueur, moins d’improvisation et de gaspillage à la Beac, tout cela ne peut être que très salutaire. Mais qu’elle estime qu’elle devrait s’immiscer dans la désignation des gouverneurs, est un acte intolérable. La possession d’une monnaie et sa gestion dans les normes modernes est un acte de souveraineté qu’on souhaite à tout pays. Si on ne doit pas encourager la prolifération de micro Etats avec leur monnaie nationale, les grands ensembles déjà constitués tels la Cemac et la Cedeao devraient maîtriser la gestion de leur monnaie commune qui est en elle-même un sérieux atout pour leur développement. Lorsque des fissures apparaissent dans la gestion de cette monnaie comme on l’a constaté ces derniers temps à la Cemac, ces fissures favorisent l’immixtion, voire à la main mise des puissances étrangères sur l’institution, même si ces puissances sont des partenaires.
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