Écrit par Paskal| Mardi, 09 Mars 2010| Le Jour |
Le plus grand marché de chaussures et de vêtements importés de Chine est basé à la Douche municipale et ses environs. Plusieurs immeubles sont devenus des centres commerciaux ou, si l’on veut, des cités commerciales chinoises. Grossistes, demi-grossistes et détaillants trouvent leur compte. Mais les Chinois restent les « gros poissons ».
Et la concurrence peut parfois provoquer des étincelles. Deux femmes se disputent pour une paire de ballerines taille 41. «Donne-moi ça. Tu ne vois pas que je suis en train d’acheter toutes les chaussures qu’il y a là ?» Parlant ainsi, le première, une revendeuse, arrache le paquet des mains de sa vis-à-vis et le jette dans le lot de marchandises par terre. «Tu n’as pas acheté tout ce qu’il y a sur ce comptoir», proteste la seconde femme, à la recherche d’une seule paire de chaussures. La vendeuse chinoise se montre bien agacée devant la scène offerte par ses deux clientes camerounaises. Bien que frêle en apparence, la petite Mme. Liang ne manque pas d’autorité pour trancher cette discussion. «Je ne vends pas comme ça. Il faut prendre d’autres qualités ou d’autres tailles de chaussures», rappelle-t-elle, avant de récupérer les ballerines querellées. Mme. Liang les tend en direction de l’une des clientes qui regarde déjà vers les comptoirs voisins. Au grand dam de la revendeuse qui s’indigne : «On ne fait pas le marché comme ça. Comment tu peux donner des chaussures à une personne qui veut une seule paire pour porter ? Or moi j’achète la marchandise chez toi en grande quantité.» Mais la Chinoise reste catégorique qui poursuit dans un français teinté de son accent asiatique: «Il faut prendre d’autres chaussures ou bien tu laisses.» De guerre lasse, la revendeuse se résigne à prendre autre chose à la place des « belles » ballerines taille 41. Du coup, l’ambiance s’est détendue. La Chinoise ne manque pas de dire au revoir à sa cliente en lui souhaitant bonne chance. Flattée, celle-ci répond par un sourire, son ballot de chaussures sur la tête.
Il est presque 17h, l’heure de fermeture que Jack le Chinois n’ignore guère. Deux jeunes revendeurs camerounais viennent d’entrer dans sa boutique. Ils sont accueillis par l’employé camerounais qui leur présente les différentes gammes de chaussures et les prix. Installé à la caisse, le patron semble indifférent à ce qui se passe, occupé qu’il est à pianoter sur son ordinateur portable en savourant les rafales du ventilateur miniature placé sur le comptoir. Pourtant, de sa position, M. Jack contrôle les mouvements dans la boutique. L’Asiatique se montre bien agacé par les deux nouveaux venus qui se contentent d’examiner les paires de chaussures sans dire s’ils en achètent ou pas. «Ça va, ça va, on ferme», lance le Chinois debout, son sac accroché à l’épaule. C’est à cet instant que les deux clients se décident enfin à prendre quelques cartons à hauteur de 480.000 F.cfa. Ils versent une avance de 300.000 Fcfa et promettent de payer le reste le lendemain. Jack, reparti s’asseoir à la caisse, accepte ce premier versement mais rappelle que la marchandise ne sera livrée qu’après payement intégral. Marché conclu. On se dit donc à demain.
Le business se porte plutôt bien à Chinatown ou à Dragon city, si l’on veut. A Douala, la capitale économique, le plus grand marché de chaussures et des vêtements importés de Chine se tient sur un tronçon du boulevard Ahmadou Ahidjo, à la Douche municipale. Il a même gagné du terrain au marché Congo où, des immeubles ont été entièrement transformés en centres commerciaux. L’ancien cinéma Rex a été rebaptisé cité commerciale chinoise. L’ex cinéma Etoile est devenu marché Etoile d’une part, et marché chinois d’autre part. Ces bâtiments et bien d’autres n’abritent plus que des boutiques et des magasins. Dans d’autres édifices, c’est le rez-de-chaussée qui a été pris d’assaut.
Chaussures et vêtements à gogo
On n’a que l’embarras du choix face aux multiples modèles de chaussures. Les femmes sont gâtées, tant il y a des ballerines et des babouches. Et que dire alors des escarpins qui rivalisent par la finesse et la longueur du talon. Il y a de quoi être sexy avec des collants, des pantalons slims, des tailles basses ou encore des hauts moulants. Le tout agrémenté des sacs les plus en vogue. Les hommes et les enfants n’ont pas été oubliés. Idem pour les amateurs de baskets. Il y en a pour tous les goûts et de toutes les marques. Les plus connues comme Nike, Adidas, Giorgio Armani, Dolce Gabbana ou encore Louis Vuitton mais aussi des noms moins connus : Bao Sheng, Belle femme, Lilaï, Mie Mie, etc. Parlez de contrefaçon ou de bas de gamme est un autre débat.
Il n’y a plus de place sur les vérandas des immeubles où le marché des chaussures et des vêtements s’est étendu. Les trottoirs sont désormais encombrés. De petites allées permettent de circuler entre les comptoirs érigés un peu partout. Les commerçants sont également installés derrière les bâtiments. Boutiques, comptoirs et caisses se font concurrence. Comme dans le couloir Jacques où l’on ne vend que des articles féminins. «Le terrain appartient à deux particuliers qui ont mis des parcelles en location. Ma caisse occupe un espace de 4m² contre un loyer mensuel de 20.000 Fcfa», explique Elvis, jeune commerçant camerounais. Les bailleurs ont aussi construit des boutiques qu’ils mettent en location. L’espace est ce qui manque le plus à Chinatown. Si bien que certains commerces se résument en des étagères placées contre le mur d’un building. Ce n’est pas la Communauté urbaine de Douala (Cud) qui viendra étendre le marché où ses équipes ont effectué sans succès des descentes inopinées suivies de saisies des marchandises. Les trottoirs sont toujours aussi bondés de commerçants, et même un peu plus chaque jour. On attend toujours le déguerpissement général annoncé par le délégué du gouvernement auprès la de la Communauté urbaine de Douala, Fritz Ntonè Ntonè, au lendemain de la fin des travaux de réhabilitation de la Douche municipale et du boulevard Ahmadou Ahidjo.
A l’observation, ce sont les Camerounais qui occupent ainsi la rue. Les Chinois sont installés dans les boutiques au sein des immeubles. Les ressortissants de l’Empire du Milieu détiennent de grands capitaux, selon un jeune homme. «En plus, poursuit-il, les immeubles ont été repris par des Chinois qui n’y admettent que leurs compatriotes comme locataires. Les Chinois aiment se regrouper». Une chose est sûre, avec leurs gros moyens financiers, les Chinois recherchent davantage d’espaces pour leurs activités. Un des leurs est le propriétaire d’un immeuble en construction à la Douche municipale. Le bâtiment sera un autre grand centre commercial.
Gros, demi-gros et détail
Chinatown est à la fois un marché de gros, de demi-gros et de détail. Au sommet de la pyramide, se trouvent les importateurs chinois qui, à défaut d’être eux-mêmes des fabricants, s’approvisionnent directement dans les usines installées en Chine. Ils ramènent des containers de marchandises et vendent en cartons aux demi-grossistes et détaillants. Ces derniers sont Chinois ou Camerounais et détiennent la plupart des commerces à Chinatown. Ils ont deux catégories de clients. Il y a, d’une part, les commerçants détaillants qui s’approvisionnent à Chinatown. Ils sont soit des ambulants, soit installés ailleurs dans la capitale économique. Ils viennent aussi d’autres villes du Cameroun ou des pays voisins. Les revendeurs détaillants constituent évidemment la principale clientèle, car ils achètent en grande quantité. «Lorsqu’un article est prisé sur le marché, j’achète carrément en cartons», confie un détaillant installé au marché central de Douala.
D’autre part, il y a ceux qui cherchent des chaussures, des vêtements ou des sacs pour eux-mêmes. «Même si à Chinatown la vente en détail se pratique, telle n’est pas l’orientation du marché», déclare un vendeur. Il reconnaît néanmoins que c’est plus économique pour les utilisateurs. Certains habitants de la capitale économique l’ont compris. Hervé vient d’acheter à 3.500 F.cfa une godasse Predator Nike vendue au prix de gros à 3.000 F.cfa. «Au marché central où j’étais, la même godasse m’a été proposée à 10.000 F.cfa. Il faut être un bon négociant pour l’acheter à moins de 5.000 Fcfa. Pourtant à Chinatown, le commerçant a taxé ces chaussures à 4.000 Fcfa avant de m’accorder une remise de 500 F.cfa», se réjouit-il. Les filles, vos ballerines préférées coûtent 2.000 Fcfa la paire. Les escarpins sont à 3.000 Fcfa. Avec moins de 1.000 Fcfa, on a de quoi chausser un enfant. Que dire du maillot du Réal Madrid, taille adulte, vendu à 1.200 Fcfa. La qualité, une fois de plus, est un autre débat.
Gros poissons contre menu fretin
La vente en détail cache mal les grosses sommes d’argent brassées à Chinatown. «Le business, c’est d’abord le capital. Avec un fonds de commerce d’un million de Fcfa, je ne peux qu’occuper un comptoir et vendre quelques cartons de chaussures», soutient un Camerounais. Malgré les «quelques millions de Fcfa» investis pour sa caisse, un autre se considère comme un « petit poisson » comparé aux «capitalistes chinois». Les relations entre ceux-ci et les nationaux ont souvent été tendus. «Par le passé, lorsqu’on passait une commande à un fournisseur chinois, celui-ci allait toujours au-delà de la quantité commandée. Il vendait ensuite l’excédent à des prix défiant toute concurrence aux détaillants voire aux utilisateurs directs. Pour résoudre le problème, les demi-grossistes, en majorité des Camerounais, ont mis fin aux commandes. Ils attendent que les importateurs ramènent les marchandises pour s’approvisionner chez celui de leur choix en fonction de la demande du marché», explique un Camerounais, propriétaire d’une caisse. Il en est encore là, lorsque arrive le coup de fil d’un fournisseur chinois lui annonçant un arrivage de chaussures. Dommage, notre vendeur vient de s’approvisionner ailleurs. Quoi qu’il en soit, les Chinois sont toujours accusés de concurrence déloyale par certains Camerounais pour qui la vente en demi-gros et en détail devrait être exclusivement réservée aux nationaux.
Les patrons chinois sont aussi mal vus par leurs employés. «Avec un salaire de 30.000 F.cfa et sans contrat de travail, je suis l’homme à tout faire. Je vends dans la boutique, je réceptionne les marchandises, je fais les petites courses et par-dessus le marché je joue les domestiques à la maison», s’indigne l’un d’eux. «Malgré cette disponibilité, le patron chinois ne fait jamais confiance à l’employé qui est viré s’il tombe malade», ajoute-t-il. Face à autant de récriminations contre les Chinois, allez voir comment les commerçants camerounais traitent leurs employés.
En aparté : Les Chinois sont plus humains que les Libanais
On m’appelle Daniel Ntienjom. Pour avoir vu naître ce marché, je devrais y occuper une position privilégiée. Je ne suis qu’un employé.
Au départ, Chinatown était un seul centre commercial : la cité commerciale chinoise qui a ouvert ses portes en 1999 dans le bâtiment de l’ex-cinéma Rex. Ensuite, c’était au tour de l’ancien Cameroun Hôtel, où l’activité n’a pas duré, car l’immeuble est situé dans une rue secondaire et peu fréquentée. Progressivement, d’autres centres commerciaux et des boutiques sont apparus. Au début de Chinatown au boulevard Ahmadou Ahidjo, je vivais non loin de là. Akwa est mon quartier d’enfance où j’ai passé 25 ans.
C’est à partir de 2002 que la nouvelle place commerciale a commencé à se saturer. Auparavant, des commerçants venaient s’approvisionner ici et s’en allaient vendre ailleurs dans la ville. Néanmoins, ils trouvaient sur place quelques clients. Ce qui a donné des idées à certains qui se sont installés en premier. Progressivement, il y a eu des boutiques, des comptoirs et des caisses. Les vérandas des immeubles ont d’abord été occupées. Puis lorsqu’il n’y avait plus de place, les vendeurs ont investi le trottoir. Ils n’en sont plus jamais partis, malgré les descentes des équipes de la Communauté urbaine de Douala.
J’ai observé cette évolution de Chinatown en tant que riverain jusqu’en 2003, date à laquelle j’ai commencé à travailler dans la boutique où je suis encore. Avant, je gérais un bistrot et une cafétéria. J’arrive grâce à un ami qui travaillait déjà dans la boutique, à qui le patron avait demandé de trouver d’autres employés. Mon entretien d’embauche a duré quelques minutes, il n’y a jamais eu de contrat de travail. Cependant, au fil des années, mon salaire a connu une augmentation. Je ne vais pas dire combien je gagne, mais, sachez qu’à Chinatown, la rémunération d’un débutant varie entre 40.000 et 50.000 Fcfa. Plus tard, certains patrons chinois vont jusqu’à accorder 100.000 Fcfa, voire plus.
Pourtant, mon salaire demeure insuffisant pour ma survie. Je suis célibataire mais j’ai à ma charge mon enfant de huit ans qui va à l’école. Pour joindre les deux bouts, je me suis constitué un petit capital qui me permet d’acheter et de vendre de la marchandise de temps en temps. Je guette les bonnes affaires qui peuvent me permettre d’avoir rapidement un bénéfice aussi petit soit-il. Avec mon capital, je ne peux encore m’installer à mon propre compte. Mon vœu le plus cher est d’avoir un jour mon commerce à moi.
Mon patron chinois ne trouve aucun inconvénient à ce que je fasse de petites affaires. Il me fournit même parfois la marchandise. On dit beaucoup de mal sur les Chinois, qualifiés de méfiants, accusés d’être des négriers vis-à-vis de leurs employés. Ces défauts sont propres à des individus et non à tout un groupe. Je vous assure que les Chinois sont plus humains que les Libanais. La culture chinoise fait qu’ils aiment vivre en communauté et ne s’ouvrent pas au premier venu. J’ai connu un seul Chinois qui avait une petite amie camerounaise. Il cachait d’ailleurs la relation. Un Chinois avec une Camerounaise, c’est du jamais vu. Cependant, on peut devenir ami de Chinois à force de travailler avec eux. Mon patron m’invite souvent chez lui. Je connais des Camerounais qui ont des amis chinois. D’ailleurs, ils se rendent mutuellement visite.
Clichés : Centre commercial et ghetto chinois
Plusieurs immeubles ne servent pas seulement au commerce. Ils abritent aussi des habitations.
L’image peut paraître anodine. Des écrits chinois qui trônent au-dessus de l’immeuble de l’hôtel Sainte Juliette situé à la Douche municipale ou plutôt à Chinatown, si l’on s’en tient à la proximité avec les centres commerciaux chinois du coin. Difficile de dire ce que signifie les caractères, mais ils sont là depuis que l’hôtel a été repris par une Chinoise, selon les témoignages. Ses compatriotes constituent aujourd’hui l’essentiel de la clientèle. Parmi eux, des commerçants de Chinatown. Certains y louent d’ailleurs des appartements. Selon un employé de l’hôtel Sainte Juliette, celui-ci, jadis établissement ordinaire, a pris les couleurs de l’Empire du Milieu.
Il n’y a pas que le cas de cet hôtel. La plupart des commerçants chinois exerçant à Chinatown vivent aux alentours. « Ils ont investi l’ancien immeuble du Pmuc sur le boulevard Ahmadou Ahidjo. Il n’y a presque plus qu’eux désormais », déclare un riverain du boulevard. Les Chinois vivent aussi dans tous les immeubles qui servent de centres commerciaux. Le rez-de-chaussée abrite les boutiques. Parfois, les magasins sont au premier étage. Le reste du bâtiment est transformé en habitations. « Plusieurs immeubles ont été repris par des Chinois qui n’y acceptent que leurs compatriotes comme locataires : commerçants et résidents », soutient un employé qui travaille à Chinatown. Il est fréquent, en passant dans la rue, de voir des Chinois sur les balcons, séchant leur linge sur les balustrades ou sur des cordes.
Les Chinois préfèrent vivre dans l’édifice où se trouve leur boutique. Le soir, après la fermeture, on les voie emprunter l’escalier pour se rendre dans leurs maisons respectives. Il n’y a généralement pas d’ascenseur. De l’extérieur, les édifices ainsi habités n’affichent aucun luxe. « Une fois chez eux, les résidents ferment la porte derrière eux et ne reçoivent aucun étranger. En dehors de leur lieu de commerce, les Chinois ne parlent pas aux inconnus. Encore que c’est toujours de business et rien d’autre », assure un commerçant, ami de Chinois.
« Les immeubles sont répartis en appartements de trois ou quatre pièces dont les loyers varient entre 100.000 et 250.000 F cfa. Les Chinois sont rarement seuls dans un appartement. Tantôt c’est un homme et sa femme, tantôt ce sont des amis », explique-t-il. Selon lui, les maisons, pour la plupart, se caractérisent par leur sobriété : une table et des meubles sobres souvent venus de Chine ; des chaises en plastique, un téléviseur câblé. Dans les chambres, les lits sont petits avec toujours une moustiquaire et un ventilateur, car les Chinois sont très sensibles aux moustiques et à la chaleur. Il y a parfois plusieurs lits dans une chambre. « Les Chinois ne manquent pas d’argent pour s’offrir le grand luxe, mais ils sont simplement traditionalistes », conclut-il.
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