cameroonwebnews.com| 3 Février 2010 | Ouestafnews.com
Ouestafnews âKako Nubukpo est un Ă©conomiste togolais, agrĂ©gĂ© des UniversitĂ©s et un ex- fonctionnaire de la Banque Centrale des Etats de lâAfrique de lâOuest (BCEAO). Aujourdâhui consultant auprĂšs de lâUnion Ă©conomique et monĂ©taire ouest africaine (Uemoa), il nous a accordĂ© un entretien dans lequel il dresse un bilan mitigĂ© de cette institution sous rĂ©gionale qui, en quinze ans, a rĂ©alisĂ© trĂšs peu, se contentant surtout de gĂ©rer de grands Ă©quilibres macro-Ă©conomiques au dĂ©triment de lâamĂ©lioration des conditions de vie des citoyens.
Dans le mĂȘme entretien le Pr Kako Nubukpo revenant sur une question dont la BCEAO ne veut pas entendre parler rĂ©clame le retour en Afrique de quelque 3.000 milliards FCFA de la Banque centrale logĂ©s au trĂ©sor français et qui auraient pu servir au dĂ©veloppement des pays de la sous-rĂ©gion ouest africaine membres de lâUemoa.
Ci-dessous lâintĂ©gralitĂ© de lâentretien que lâagrĂ©gĂ© dâĂ©conomie, qui ne mĂąche pas ses mots, a accordĂ© Ă Ouestafnews
Ouestafnews â En tant quâĂ©conomiste, quel est votre regard sur les progrĂšs rĂ©alisĂ©s, aprĂšs 15 ans, en matiĂšre dâintĂ©gration Ă©conomique sous rĂ©gionale, dans la zone Uemoa ?
Pr Nubukpo - Câest comme la bouteille Ă moitiĂ© pleine ou Ă moitiĂ© vide (âŠ).Au plan formel il est indĂ©niable quâil y a eu des progrĂšs, notamment du point de vue des institutions sous rĂ©gionales, du point de vue mĂȘme de la cohĂ©sion au niveau des dĂ©cideurs. Le mĂ©canisme de surveillance multilatĂ©rale, le mĂ©canisme de surveillance par les pairs, constituent des progrĂšs indĂ©niables. Mais concrĂštement par rapport Ă ce que vit le citoyen de lâUemoa, force est de reconnaitre que nous nâavons pas avancĂ©. La pauvretĂ© continue dâaugmenter, on voit bien que le coĂ»t de la vie augmente dans lâUnion, on voit bien quâon ne peut pas circuler librement en dĂ©pit des textes qui disent quâil y a une libertĂ© de circulation et au plan de ce que moi jâappellerai la gouvernance macro Ă©conomique de la zone il yâa de sĂ©rieux problĂšmes. Nous avons une monnaie qui est extrĂȘmement forte parce quâelle est rattachĂ©e Ă lâEuro et lâEuro Ă fait Ă peu prĂ©s 1,40 dollar. Nous ne pouvons pas exporter parce que nous exportons en dollar et nos intrants sont importĂ©s en euro. Donc nos hommes dâaffaires, nos agriculteurs nos commerçants ont beaucoup de mal Ă ĂȘtre compĂ©titifs Ă lâexport⊠en quelque sorte, les gens en parlent, les institutions progressent mais le citoyen lambda de lâUnion ne voit pas encore le fruit de lâintĂ©gration.
Ouestafnews - Du point de vue de lâanalyse Ă©conomique ou se situe le blocage ? Pourquoi le citoyen justement ne voit pas ce fruit ?
Pr Nubukpo – Il yâa ce que jâappelle lâaliĂ©nation intellectuelle et lâextraversion Ă©conomique. Je commence par le 2Ăšme point, lâextraversion Ă©conomique. Nos Ă©tats nâont pas Ă©tĂ© conçus pour ĂȘtre viables en eux mĂȘme. Ce sont des produits de la colonisation, de la confĂ©rence de Berlin. Nos Ă©conomies sont faites pour alimenter les mĂ©tropoles Ă bas coĂ»t, nos produits sont des produits de rente qui ne sont pas transformĂ©s. AprĂšs lâindĂ©pendance nos responsables politiques nâont pas eu le courage de changer la donne. Ils se sont complus dans cette logique quâon appelle lâĂ©conomie de traite et aujourdâhui on voit les limites de cette Ă©conomie de traite, puisquâon ne crĂ©e pas de valeur ajoutĂ©e. Les coĂ»ts mondiaux des matiĂšres premiĂšres se sont retournĂ©s, on voit bien quâil nây a pas dâemplois pour nos jeunes qui sont obligĂ©s de migrer (âŠ) Cette extraversion veut dire simplement que notre logique de fonctionnement est conçue pour lâextĂ©rieur et pas pour le dĂ©veloppement des populations.
Ouestafnews - Ce genre de discours, on lâentendait il yâa 10, 15, voire 20 ans en arriĂšre et aujourdâhui vous le reprenez dans un contexte dit de « mondialisation » – peut-on, Ă un moment oĂč on parle de « mondialisation » vraiment parler dâĂ©conomie « extravertie » ou dâĂ©conomie « repliĂ©e » sur un pays ?
Pr Nubukpo – Oui, vous avez raison et câest le deuxiĂšme point sur lequel je voulais revenir, et câest lâaliĂ©nation intellectuelle. Notre modĂšle de penser, nos schĂšmes ne sont pas des schĂšmes endogĂšnes. Ils sont produits par lâextĂ©rieur. Ce qui est intĂ©ressant dans le phĂ©nomĂšne de globalisation câest ce que chaque peuple peut apporter en terme dâoriginalitĂ© et sur ce plan nous avons beaucoup de travail Ă faire. Vous avez raison de dire que la problĂ©matique de lâextraversion est une vieille problĂ©matique, mais elle est aujourdâhui dâactualitĂ©. Pourquoi ? Parce que la crise nous a montrĂ© que mĂȘme les dirigeants occidentaux qui utilisent des modĂšles conçus par leurs intellectuels nâhĂ©sitent pas Ă changer ces modĂšles. Ils sont pragmatiques. Ils sont beaucoup plus pragmatiques que nos dirigeants africains qui se contentent de recopier Ă lâidentique les dĂ©cisions du FMI (Fond monĂ©taire international) et les injonctions de la Banque mondiale et qui se refusent Ă avoir une pensĂ©e endogĂšne. Ma vision des choses câest que nous ne pouvons rĂ©ussir dans la globalisation que si nous sommes authentiques, si nous apportons quelques chose qui provient de nous, de notre culture, de notre vision du monde, de la maniĂšre dont nous voulons ĂȘtre avec les autres .
Ouestafnews – Mais vous savez que la plupart de nos Etats ont aujourdâhui les mains quelques peu liĂ©es Ă partir de tous ces programmes conçus avec ce quâon appelle « le consensus de Washington ». Alors sur quels leviers peuvent sâappuyer nos dirigeants pour changer les choses, câest un peu la question piĂšge, non ?
Pr Nubukpo – Vous avez tout Ă fait raison. On est en un moment oĂč il faut changer de paradigme, changer de façon de penser, mais on ne peut changer de façon de penser que si nous avons un leadership digne de ce nom et pour moi ce qui est important dans ce leadership câest sa lĂ©gitimitĂ©. Que ce leadership soit politique, social, religieux ou autre il faut que le leader soit lĂ©gitime. Si vous avez un homme politique qui trainent des casseroles, il ne peut pas avoir de lĂ©gitimitĂ© quand il sâexprime avec ses confrĂšres occidentaux lorsque vous avez des intellectuelles qui nâont aucune connaissance de leur sociĂ©tĂ©, de leurs Ă©conomies ils ne peuvent rien apporter dans le concert de la pensĂ©e. Donc ce sur quoi nous devons travailler, câest le renforcement de la lĂ©gitimitĂ© de nos porte-parole (âŠ) Si nous avons des dirigeants lĂ©gitimes et si prenons conscience que la diaspora est une force importante et que nous travaillons dans le renforcement de la solidaritĂ© Ă la fois des Africains qui sont en Afrique et ceux qui ne sont pas en Afrique et que travaillons Ă©galement pour que nos gouvernants puissent se parler et quâon renforce la gouvernance, je pense que petit Ă petit nous inflĂ©chirons la marche des choses.
Ouestafnews â Pour en revenir Ă lâUemoa qui cĂ©lĂšbre ses quinze ans, y a t-il a des leviers sur lesquels on peut sâappuyer pour justement prendre en compte ses dimensions de bonne gouvernance ?
Pr Nubukpo – Par rapport Ă lâUemoa ce que je voudrais mettre en Ă©vidence câest lâimportance de la cohĂ©rence de nos politiques publiques. Vous savez, nous ne transformons rien. Je prends lâexemple du coton. Nous ne transformons que moins de 3% de notre coton et nous avons une monnaie forte le franc CFA, qui nous empĂȘche dâĂȘtre compĂ©titif Ă lâexport. Donc la premiĂšre question câest : est ce que nous pouvons continuer lâinsertion primaire des Ă©conomies de lâUemoa au sein du commerce international avec un rĂ©gime de change qui est en total contradiction avec la volontĂ© dâĂȘtre compĂ©titif Ă lâexport ?
Donc ce quâon peut attendre dâune institution comme lâUemoa ou dâautres institutions similaires, câest de travailler sur la cohĂ©rence des politiques publiques quâelles veulent mettre en Ćuvre. En plus je pense quâil est important de rendre compte. Parce que ces instituions ne sont que des produits de la volontĂ© populaire, il sâagit de dĂ©lĂ©gations de souverainetĂ©. Elles doivent ĂȘtre normalement sujettes non seulement au contrĂŽle politique ou de gestion mais au contrĂŽle social. (âŠ) je crois que si on travaille la question de la cohĂ©rence des politiques publiques, et celle de lâobligation de rendre compte, ce sera dĂ©jĂ un premier pas pour quâon puisse savoir ce qui se fait au sein de ces institutions qui sont quand mĂȘme il faut le reconnaitre assez opaques du point de vue de leur fonctionnement interne.
Ouestafnews â Lors dâun dĂ©bat Ă lâoccasion de ce 15Ăšme anniversaire, vous avez mentionnĂ© la Banque Centrale et vous avez Ă©voquĂ© la question de ses rĂ©serves Ă lâextĂ©rieur, notamment en France. Pouvez vous nous expliquer davantage ce mĂ©canisme et en quoi il plombe la relance de nos Ă©conomies comme vous le dĂ©fendez ?
Pr Nubukpo – Oui ce quâil faut savoir câest il yâa ce quâon appelle les « conventions du compte dâopĂ©ration » qui organise la gestion du franc CFA. Pour ĂȘtre simple lorsque la Banque centrale Ă©met du franc CFA il faut quâelle ait des devises, qui sont logĂ©es auprĂšs du trĂ©sor français et la convention dit : lorsque vous Ă©mettez 1 franc CFA vous devez avoir 0,2 franc CFA sous Sous sorme de devise auprĂšs du trĂ©sor français, soit 20% de taux couverture de lâĂ©mission monĂ©taire. Aujourdâhui nous sommes Ă plus de 110 % de couverture de cette Ă©mission monĂ©taire! C’est-Ă -dire que quand nous Ă©mettons un franc CFA nous avons plus de 1 franc CFA sous forme de devises logĂ©s au trĂ©sor français Ă Paris. La question est de savoir si entre les 20% de couverture qui sont exigĂ©s pour que la France garantisse la paritĂ© fixe entre le CFA et lâeuro et les 110 % de couverture qui sont effectifs Ă lâheure actuelle, sâil nây a pas moyen de mobiliser une partie de ces ressources pour financer la croissance de nos Ă©conomies qui en manque cruellement.
Ouestafnews â De quels montants parle-t-on? de milliards, de dizaines ou de centaines de milliards?
Nubukpo – Il y a plus 3.000 milliards de franc CFA Ă lâheure actuelle rien que provenant de la zone Uemao et la zone CEMAC (CommunautĂ© Economique des Etats de lâAfrique Centrale) nâest pas loin dâen avoir le double, parce que câest une zone productrice et exportatrice de pĂ©trole. Donc si on accumule les rĂ©serves de change des deux Banques centrales de la zone franc, on nâest pas loin de 8.000 milliards de franc CFA qui ne servent finalement quâĂ garantir la paritĂ© fixe. La question quâon est en droit de se poser est de savoir si nous privilĂ©gions une croissance quitte a avoir un peu dâinflation dans nos zones ou si nous voulons simplement dĂ©fendre le taux de change et en nous glorifiant dâĂȘtre une zone de faible inflation ? Toute ceci en sachant en plus que cette inflation nâest pas dâorigine monĂ©taire, câest une inflation importĂ©e. Ce sont les chocs pĂ©trolier, les alĂ©as climatiques donc la question câest Ă quoi servent les banques centrales de la zone francs ?
Ouestafnews - Vous remettez en cause le modĂšle ou en tout cas le choix de la rĂ©gulation, alors quâon sait que pendant les quinze derniĂšres annĂ©es ça a Ă©tĂ© lâossature de la politique, le cĆur, voir lâĂąme de la politique de lâUemoa : baisse de lâinflation et contrĂŽle des dĂ©ficits budgĂ©taires….
Est ce quâun Ă©conomiste raisonnable peut remettre en cause ces questions choses lĂ sans remettre en question les Ă©quilibres ? Jusque lĂ on nous a convaincu que lâĂ©quilibre de nos Ă©conomies repose sur ses deux paramĂštres ou en tout cas ces deux paramĂštres font partie des fondements auxquels il ne faut pas toucher.
Pr Nubukpo – Tout Ă fait. Je voudrais ĂȘtre clair je ne fais lâapologie de la mauvaise gestion ou du laxisme en matiĂšre de gestion Ă©conomique. Je dis simplement que nous devons ĂȘtre pragmatiques. La variable aujourdâhui qui manque le plus dans nos Ă©conomies, câest le crĂ©dit et toutes les Ă©tudes sur le financement de notre zone montrent que il y a rationnement du crĂ©dit. Donc la Banque centrale doit jouer son rĂŽle pour alimenter nos Ă©conomies en liquiditĂ© et câest trĂšs important.
Elle doit Ă©galement jouer son rĂŽle pour une bonne fluiditĂ© des impulsions monĂ©taires, voir comment le secteur bancaire se comporte et elle est dâautant plus obligĂ©e de jouer ce rĂŽle quâelle a promu la libĂ©ralisation financiĂšre en 1989. Ce que je dis simplement câest que nous devons avoir du crĂ©dit pour obtenir la croissance et la croissance va gĂ©nĂ©rer les recettes dâexportation des devises qui vont nous promettre de garantir notre paritĂ©. Il nâest pas normal que les Ă©conomies les plus faibles du monde aient la monnaie la plus forte du monde. La monnaie doit reflĂ©ter un tant soit peu la qualitĂ© de la production dâune Ă©conomie, la monnaie ne peut pas ĂȘtre dĂ©connectĂ©e du secteur rĂ©el de nos Ă©conomies. Câest comme si on voulait vivre au dessus de nos moyens sans accepter dâen payer le prix.
- A lire aussi La zone CFA dans la crise financiÚre internationale
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Pr Kako is right to the point.
I was very pleased to read his interview.
He still have the sparks that lit during our college time.